Des marins, des amours en mer, un couple en noir et blanc, une écriture de feu pour une romance de braise. Après avoir fui sa condition d'esclave, un grand et beau noir commence une carrière exemplaire dans la marine. Tout se passe sereinement jusqu'à l'arrivée sur le navire d'une jeune mousse à la frimousse adorable. Un couple homosexuel inter racial : le drama semble inévitable. Un grand classique de la littérature brésilienne.
"En publiant, en 1895, Rue de la Miséricorde, Adolfo Caminha (1867-1897) ne prenait pas en traître le lecteur candide. Dès le premier chapitre, l'écrivain brésilien semait les indices sulfureux. Après deux pages d'une innocente mise en place du décor, nous tombons dans le vif du sujet : une séance de flagellation d'un réalisme plus que complaisant. Un bourreau mulâtre lacère de cruels coups de fouets le dos de deux jeunes matelots, un Blanc et un Noir, sont punis, sous le regard lascif de l'équipage.
Le roman maritime rempli de fureur virile se mue en un délirant opéra d'amour et de mort. Bom-Crioulo, ancien esclave noir, découvre, dans le même temps et contre toute prévision, la liberté, le désir homosexuel et la passion. C'est Aleixo qu'il veut, qu'il aura, qu'il perdra, bien sûr. Une passion fulgurante, tranchante et fatale : pas de femmes, pas d'accommodements, pas de résignation non plus, mais, sauvage, tumultueuse et obsessionnelle, une faim que l'étreinte charnelle apaise sans la combler. L'auteur fait allégeance à la morale le naufrage qu'entraîne toute concupiscence que la société réprouve. Mais, grâce à la rouerie fort bien ajustée d'un discours qui condamne la frénésie sexuelle pour mieux la décrire, il ne sacrifie en rien les détails et les arrière-plans d'une dévotion dévorante.
Rio de Janeiro, 1895 : les deux marins s'enferment dans une mansarde, rue de la Miséricorde. Une maquerelle assagie veille sur leurs accouplements clandestins, s'en repaît, puis s'empresse de s'approprier le tout jeune Aleixo dès que Bom-Crioulo, malade et traqué, ne peut plus exercer son empire. La petite frappe blonde nostalgique mais trop veule pour ne pas céder aux enchantements d'une normalité vénale se régale de trahir impunément l'immense Noir au coeur de midinette. C'est la lente agonie de Bom-Crioulo, le chemin de croix d'un homme fou et inconsolé.
On croyait que Georges Eekhoud était le premier écrivain à avoir écrit un authentique récit homosexuel (Escal-Vigor, 1899). Adolfo Caminha fut un courageux précurseur, même s'il se soumet parfois aux mièvreries langagières de son époque et exhibe, avec forfanterie et humour, les amours moins interdites, si chères à Colette, entre un Narcisse ingrat et une Phèdre vorace.
Il y a cent ans, Adolfo Caminha transgressait les tabous et inventait le héros. ll créait surtout un personnage : l'Othello homosexuel qui tue son mignon pour se libérer de l'esclavage légendaire du désir." HUGO MARSAN, Le Monde.