"Julien Green appartient à la tradition shakespearienne, qui veut que le poète soit l'espion de Dieu, le romancier un homme en quête de son démon. Quand il s'agit de parler de son oeuvre, Julien Green se définit comme le simple secrétaire de son ombre, cet être mystérieux qui a le pouvoir d'arpenter les territoires extrêmes, qui connaît aussi bien le langage de la folie que celui du crime. Dans l'Homme et son ombre, qui rassemble des cours donnés dans des universités américaines, des textes sur Paris écrits pendant l'Occupation, des traductions de poèmes et une nouvelle de jeunesse peu connue, l'Apprenti psychiatre, Julien Green donne quelques aperçus de son univers, tout en refusant de livrer les recettes d'un romancier.
On ne trouvera ni définition ni commentaire : " Un vrai roman est un organisme vivant, et, comme tout ce qui vit, il ne faut pas s'attendre à le reconstituer une fois mis en pièces. " On ne trouvera pas de conseils, mais des mises en garde. Un auteur qui dit tout est un raseur, il faut savoir sauter les phrases intermédiaires. L'imitation est un suicide : au lieu de faire les poches des autres, mieux vaut être attentif à sa vision intérieure. La règle d'or étant de veiller à ce qu'on entende le " son de la vérité " : il est impossible de se dire à soi-même un mensonge et de s'attendre à être cru. Et comme pour confirmer le mot d'Erik Satie selon lequel on ne peut être quelque chose et en avoir l'air, Julien Green brosse le portrait de quelques écrivains : Giraudoux et son allure d'homme d'affaires, Gide semblable à un " diable déguisé en touriste ", Valéry qui souriait d'un air amusé quand la conversation menaçait de prendre un virage trop sérieux.
En définitive, Julien Green ne fait qu'une seule distinction : entre les romanciers qui " voient " ce qu'ils écrivent, et les autres. Ceux qui " voient " ont conservé l'imagination de l'enfance, le génie n'étant, à bien des égards, qu'un enfant. Ce n'est pas un hasard si ce que Julien Green tente de cerner dans les textes théoriques trouve son aboutissement dans un livre qu'il destine aux enfants, Ralph et la quatrième dimension.
A travers l'histoire de ce jeune homme qui découvre l'existence de son double, Julien Green décrit tout son univers de romancier et les relations qu'il entretient avec son " cher Inconnu ", son " flâneur de l'invisible ", ce personnage en noir, citoyen d'une " région que ne troublent pas les réalités de l'existence quotidienne ". Ralph est un jeune homme comme un autre, juste un peu distrait. Seulement, un soir, au moment d'aller se coucher, il s'approche de la porte de la chambre voisine où il s'habille le matin et se déshabille le soir, il colle son oeil au trou de la serrure en se demandant de quoi peuvent avoir l'air, lorsque nous n'y sommes pas, les pièces qui nous sont familières.
A partir de ce jour, Ralph ne connaît plus la tranquillité, son double lui rend visite. Ce double, Ralph ne peut le décrire, c'est juste " quelqu'un en noir avec quelque chose de rouge autour du cou ". Ralph ne sait pas encore qu'en collant son oeil à la serrure il a surpris le secret de la création : ce n'est rien d'autre que le secret de la chambre vide." Roland Jaccard, Le Monde.