Trois auteurs se retrouvent successivement à Strasbourg, sollicités par la même question : comment certains artistes ont-ils traité de la transformation des corps ?
De là ces trois conférences qui touchent à des points fort divers de la culture contemporaine : aussi bien le Balzac de La fille aux yeux d’or et de Sarrasine (Michael Lucey), que le film culte Mildred Pierce de Michael Curtiz (David Halperin), ou Tout sur ma mère d‘Almodovar (Leo Bersani).
En analysant ces œuvres jusque dans leur détail, chaque conférencier parcourt la jointure entre érotique et subjectivité, montrant à quel point elle constitue un des plus puissants leviers de la création artistique.
Michael Lucey est professeur de littérature française et de littérature comparée à Berkeley. Il est l'auteur de nombreux articles sur la littérature d'expression anglaise et française et de deux livres : Gide's Bent: Sexuality, Politics, Writing (Oxford, 1995) et The Misfit of the Family : Balzac and the Social Forms of Sexuality (Duke, 2003).
David Halperin est professeur au département de langue et de littérature anglaise à Ann Arbor (Michigan). Auteur de Saint Foucault (Epel), Cent ans d’homosexualité (Epel), Oublier Foucault : mode d’emploi (Epel). Éditeur de la revue GLQ : A Journal of Lesbian and Gay Studies.
Leo Bersani a longtemps été professeur de littérature française à Berkeley (Californie). La plupart de ses ouvrages ont été traduits en français : Baudelaire et Freud (Seuil), Le rectum est-il une tombe ? (Cahiers de l’Unebévue), Homos (Odile Jacob), Les secrets du Caravage (Epel). On attend son Mallarmé, en cours de traduction (éd. Macula).
Alors qu'un objectif majeur de la pensée Queer avait été de libérer les homosexuels de l'assignation à une culture gay en prônant une vision sans essence de l'identité, il semblerait que la nouvelle orientation des gay & lesbian studies privélégie au contraire la piste d'un vécu propre aux homosexuels, vécu qui serait le terreau de références communes, de réactions collectives, et donc d'une culture gay. David Halperin, qui avait donné ses lettres de noblesse à la pensée Queer en publiant Cent ans d'homosexualité puis Saint Foucault, amorce ce nouveau virage lors d'une conférence donnée récemment en France, à Strasbourg, sur la question d'une culture en partage au sein des homosexuels. Cette conférence, retranscrit par les éditions EPEL, donne lieu à la publication d'un essai brillant sur la singularité de l'amour homosexuel.
La première question qui se pose vient d'un constat : comment se fait-il que certaines artistes (ce n'est pas une coïncidence si les émeutes de Stonewall correspondent avec les obsèques de Judy Gardland) ou certaines oeuvres (films, musiques, romans) fassent l'objet d'une étonnante unanimité, voire d'un culte, auprès d'un public fortement homosexuel ? En partant de l'analyse du film américain Mildred Pierce et de son statut de référence auprès des gays d'une certaine génération, David Halperin essaie de comprendre le mécanisme par lequel un public homosexuel masculin peut se reconnaître personnellement à travers un mélodrame incarné par des femmes très "drama queens". Sous la plume alerte d'un Halperin volontiers malicieux, le lecteur découvre une théorie pour le moins détonnante : en adhérant passionnément au mélodrame (genre dénigré et féminin) plutôt qu'à la tragédie (genre valorisé et masculin), les gays se livrent à un travail de sape non seulement du grand sérieux de la tragédie mais aussi et surtout de la mauvaise foi des hommes quant à la nécessaire inauthenticité dans l'expression des sentiments.
Sur la drama queen, l'humour camp et l'ironie de l'amour, David Halperin propose des analyses d'une troublante pertinence tant sur la réalité de la culture gay que sur ses incidences politiques à l'égard d'une société hétéronormative. Un essai d'une belle fraîcheur qui se lit comme une mise en bouche polémique pour explorer les voies pénétrables d'une culture plus riche et subversive qu'il n'y paraît.
Maxime Foerster
David Halperin
David Halperin vit entre les USA (il enseigne à Ann Arbor) et la France, il a fait une entrée remarquée dans les études gaies et lesbiennes avec la publication de son essai "Cent ans d'homosexualité et autres essais sur l'amour grec." Même s'il est un helléniste de renom, Halperin est aussi un grand lecteur de Foucault dont il a éclairé avec talent la contribution à la culture homosexuelle.