Ces récits de rencontre ne se referment jamais sur eux-mêmes, ne comportent pas de conclusion, de fin véritable. Ce sont, plutôt, des vagues de sensualité qui, ne laissant même pas un goût d'adieu, se recouvrent les unes les autres et emportent toute velléité d'explication. Car, pour Rachid O., seuls importent la physique des corps, le toucher, le détail charnel qui appelle le désir : ce sont les « genoux musclés » de l'oncle, le dessin de la clavicule sous le tissu de la chemisette d'Ali, l'adolescent solaire qu'il regarde de dos, dans une voiture roulant vers la mer. Rachid O. ne décrit jamais une étreinte (elle est d'ailleurs souvent maladroite : il ne sait pas « quoi faire de ses bras » avec Mathias, un jeune homme qu'il rencontre à Zurich) dans son intégralité, comme si c'était la promesse d'une volupté plutôt que son accomplissement qui l'emportait à ses yeux. Contrairement à tant de textes qui s'évertuent à célébrer le culte du plaisir, il n'y a pas de mise en scène érotique, ici, pas d'orchestration virtuose, narcissique et béate de prouesses sexuelles. Juste une sorte d'innocence, une pudeur sensuelle, une adoration tendre de la beauté, à peine entrevue, parfois, et la volonté généreuse de laisser le désir rayonner autour de soi. Le narrateur a envie que les autres soient heureux, tient à ce que sa présence soit une « joie » pour son oncle, un peu dépressif, imagine comment les hommes aiment une femme, très belle, qui tient un bar à Tanger et, au cours d'une virée en bande dans cette ville, veille à ce que l'amour circule entre ses compagnons, auprès desquels il joue, parfois, le rôle de messager : « Ce qui me faisait plaisir et qui me mettait au centre de ce séjour pour tout le monde, c'était d'avoir été à l'origine d'un souvenir heureux pour les autres et pour moi aussi. »
ECOUTER
Mais « faire le bien » (une inclination, une pente éblouie, chez lui, pas du tout le besoin de se donner en spectacle sa propre vertu), c'est aussi écouter. Parce qu'il sent que Luc, un professeur de dessin, malade du sida et venu s'étendre à ses côtés, sur une plage, est « déchaîné sur lui-même », il le laisse parler pendant des heures et parvient à ramener en lui un peu de calme, à le « réconcilier avec une partie de sa vie ». Lorsque la mère d'Alexis disparu dans un accident lui téléphone, il essaye, afin de « diminuer un peu son bouleversement et sa douleur » de trouver les mots pour « définir exactement la joie de tous les jours de la semaine » qu'avait jadis passés Alexis en sa compagnie.
Mais la mort même si elle intervient plus souvent que dans L'Enfant ébloui n'est pas, ici, une tragédie sidérante, une catastrophe paralysante, et semble emportée par le grand mouvement de vie qui traverse le livre. Une vie qui s'invente elle-même sans cesse, n'a pas de codes, de repères, de modèle. Au narrateur qui, dans le dernier récit, s'étonne un peu de ce que Hicham continue, malgré ses diplômes, de travailler comme masseur dans un hammam « crasseux et hors-la-loi », celui-ci répond qu'il est « content dans cet endroit », que c'est ainsi qu'il aime sa vie. A chacun son désir, son territoire de jouissance. Tout le reste n'est que moralisme. On sait gré à Rachid O. de nous rappeler, dans ce livre libre et frais, que la vie est faite aussi pour être vécue à fleur de peau. Jean-Noël Pancrazi, Le Monde.
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L'auteur :
Rachid O.
Rachid O. est né en 1970 à Rabat. Il vit désormais en France. Ses romans, souvent autobiographiques, abordent avec finesse la condition de marocain homosexuel.