"Chaque homme est lié au monde. Peut-être ces mots de Malraux sont-ils mal liés au livre. Par contre ils collent à l'auteur du livre comme une tunique de Nessus. Roger Stéphane est tellement lié au monde - c'est-à-dire aux hommes - par toutes ses fibres, si bien garrotté qu'il porte sa curiosité à leur égard comme un mal incurable. Sa curiosité le lie si fort aux hommes et à la part qu'ils prennent - ou croient prendre - aux événements, que les hommes semblent tomber comme des mouches dans les fils des questions, des suggestions, d'entêtements qu'il tisse autour d'eux. Comme cette activité est doublée souvent d'une lucidité que pour d'autres hommes jeunes j'aurais qualifiée de précoce - mais qui chez lui est au contraire retardée parce qu'elle garde la façon impitoyable et désinvolte de l'adolescence - elle choisit ses sujets avec un flair constant. Ni l'amitié, ni la haine ne la détournent. La saveur seule compte. Stéphane circonvient ainsi avec aisance Gide, Malraux, Aragon, Flandin, le général, le curé, le communiste. Parfois il remonte la piste par personnes interposées : il ressuscite grâce aux tiers un Pétain, un Laval, un Weygand. Ni l'esthétique, ni la poétique ne viennent éclaircir ou obscurcir le travail. Le drame de l'homme et de sa substance (la pensée et quelquefois le corps) est là en entier. Quoi qu'il en pense, le plus souvent, Stéphane n'apporte pas plus de passion, pas plus d'amour aux hommes que le vivisecteur qui irrite un muscle pour en voir les réflexes. Je ne sais même si l'amitié ou la faveur qu'il porte aux uns ou aux autres trouble sa perspicacité. Et quand il nous apparaît, avec le recul, qu'il s'est trompé, ce n'est peut-être pas les éléments qui sont inexacts, mais la composition qu'il en fait et la déduction qu'il en tire. Roger Stéphane a choisi le terrain le plus propice à ses dons : le journal." Emmanuel D'Astier