Rencontre avec Emmanuel Ménard

C'est toujours
moins grave
qu'une jambe cassée

Au printemps 1997, les éditions DLM lançait une collection symboliquement (et optimistement ?) intitulée "Un sur dix". Parmi les trois premiers livres de la collection, deux romans, un étranger, et un français au titre étrange : "C'est toujours moins grave qu'une jambe cassée".

L'auteur n'en est pas à son coup d'essai puisqu'il a déjà publié plusieurs romans. A travers l'histoire de Vincent, Emmanuel Menard, par ailleurs collaborateur de Têtu, voulait faire découvrir aux lecteurs non familiarisés avec l'homosexualité les différentes facettes de ce monde méconnu de beaucoup...

Il a parfaitement atteint son but. "C'est toujours moins grave qu'une jambe cassée" est LE roman idéal à faire lire aux parents, amis et connaissances qui, quand on leur dit qu'on est homosexuel, n'ont en tête qu'une multitude de clichés mis en avant depuis des années par le cinéma, la télévision et la société en général.

Ce n'était pas évident. Caroline Gréco, dans son livre "Julien, toi qui préfères les hommes", avait voulu avoir la même démarche. Mais son roman laissait un goût bizarre, l'auteur ne semblant au final pas avoir dépassé le stade du "douloureux problème". Tout autre est le livre d'Emmanuel Ménard qui se lit d'une traite et que je conseille fortement aux lecteurs d'Adventice.

Emmanuel nous a expliqué comment il avait écrit son roman.

"La jambe cassée" est ton troisième roman, mais le premier qui parle d'homosexualité. Pourquoi traiter ce sujet maintenant et pas avant ?

Si l'on tient compte également des romans non publiés (et en laissant de côté des "oeuvres de jeunesse"), j'ai écrit pour l'instant quatre romans. Il est intéressant de noter que la place qu'y tient l'homosexualité est très parallèle à la place qu'elle a occupée dans ma vie : totalement absente (à l'époque où je n'avais conscience de mon penchant), à peine évoquée (au moment où je commençais à le ressentir et à le craindre), caractéristique d'un des personnages principaux (au moment charnière où je l'ai accepté et commencé à le vivre) et centrale dans le cas de la "Jambe cassée".

Ça n'a jamais été un choix délibéré, mais ce n'est évident pas un hasard. Ceci dit, je n'ai pas l'intention, dans l'avenir, de me cantonner à la "littérature homosexuelle" ; je préfère aborder divers genres et diverses thématiques. Je suis homosexuel, j'espère être un écrivain, mais je ne veux surtout pas être un "écrivain homosexuel".

Ton roman est une très bonne entrée en matière pour un public hétérosexuel qui ne connaît pas l'homosexualité et n'en a qu'une vision caricaturale. C'est un cadeau utile pour les parents par exemple. Avais-tu cet objectif en tête au moment de l'écrire ?

Ce que tu dis quand tu parles d'utilité me fait très plaisir car c'est en effet un des objectifs que j'avais en tête. En premier lieu, on pourrait dire que la "Jambe cassée" est le livre que j'aurais aimé lire, à l'époque où j'ai découvert mon homosexualité, et que je ne tombais que sur une littérature triste, suicidaire, noire, moralisante ou culpabilisante (j'ai découvert depuis que la littérature homosexuelle ne se limite pas à ça, mais à l'époque, je n'en avais qu'une approche "grand public").

Par la suite, et partant du principe que les homosexuels et leur entourage passent finalement par les mêmes étapes face à la situation, j'ai pensé aussi la "Jambe cassée" comme une sorte de manuel, en toute modestie, à l'usage des parents découvrant l'homosexualité de leur enfant.

As-tu eu des lettres de lecteurs qui ont fait lire le roman à leurs parents, leur famille ou leurs amis et qui ont rencontré des réactions positives ? Espères-tu que ton livre puisse aider des coming-out ?

J'ai eu peu de réactions épistolaires, mais de nombreux témoignages verbaux de gens qui, en effet, m'ont dit avoir été aidés par le livre, soit dans leur tête, soit vis-à-vis de leurs parents. Pour l'instant, à de très rares exceptions, la réaction à la "Jambe cassée" a été globalement très positive, que ce soit auprès des homosexuels ou auprès des hétérosexuels. De là à dire que la "Jambe cassée" puisse aider à des coming-out, je l'ignore, mais bien entendu, je l'espère vivement. À ce jour, j'ai un seul exemple (mais c'est déjà énorme) de quelqu'un qui a utilisé la "Jambe cassée" pour faire son coming-out familial.

Un des plus beaux compliments qu'on m'ait fait au sujet du livre, c'est un ami qui a fait lire la "Jambe cassée" à sa mère qui, à l'époque, prenait les choses sans vrai enthousiasme, et qui a demandé à son fils, après la lecture : "non mais, c'est toi qui lui a répété ce que je disais ?".

Les parents de Vincent ont une réaction très positive. On ne peut s'empêcher de se dire ca n'arrive jamais, ce genre de réaction. Ce coming-out est assez peu représentatif de la réalité des choses, non ?

En effet, la "Jambe cassée" ne vise pas vraiment à la vraisemblance, ne serait-ce que par certaines situations extrêmes où se fourre l'héroïne. Ceci dit, la diversité des situations de come-out (sans problème ou catastrophique, douloureux ou léger,..) m'empêche d'espérer être représentatif de quoi que ce soit.

Ce que je peux dire en revanche, c'est que le come-out de Vincent, dans le livre, ne se passe pas sans problème, puisque ses parents se posent toutes les questions des parents dans cette situation. Ce qui donne l'impression que tout se passe bien, c'est qu'il n'y a pas de confrontation directe entre l'homosexuel et ses parents : ceux-ci font effectuent leur "parcours" de leur côté, et les choses sont verbalisées après que l'acceptation s'est faite.

D'une façon générale, et sans verser dans l'angélisme, je crois que ça se passe bien plus souvent qu'on ne le croit : beaucoup de gens sont homophobes tant qu'ils ne sont pas concernés. Et quand c'est de leur enfant (ou de quelqu'un qu'ils aiment) qu'il s'agit, beaucoup de préjugés vacillent et passent au second plan même s'il faut parfois du temps.

"La jambe cassée" est écrit sur un ton léger et drôle. Avais-tu un besoin de passer à un genre un peu différent de tes deux premiers romans, de faire rire et sourire le lecteur ?

Il me semble que c'est surtout le sujet qui m'a poussé à adopter ce ton. Je n'exclus pas d'aborder un jour l'homosexualité sur une tonalité plus grave, mais là, compte tenu de ce que je voulais faire passer, ça n'aurait pas été approprié. Comme je l'ai dit plus haut, je voulais montrer que l'homosexualité n'avait rien de catastrophique, et que c'est surtout une question d'idées reçues (et fausses) et d'appréhensions fondées avant tout sur l'ignorance. Mais encore une fois, je sais que tout n'est pas rose au pays de l'homosexualité.

Pour expliquer le ton sombre de son film "Nikita" qui faisait suite au "Grand bleu", Besson a dit qu' "on ne pas toujours s'intéresser au bleu, il faut parfois parler du noir". Je suis assez d'accord, mais là, j'ai fait la démarche inverse : ne pas se limiter à parler noir, pour voir qu'il y aussi du bleu.

Propos recueillis par Olivier

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