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Tabou
(Gohato)
La première chose qui frappe dans Tabou, est l'étonnante tolérance envers l'homosexualité chez les Samouraïs. Elle est tellement banalisée qu'on a peine à y croire parfois. Et pourtant, les écrits de cette époques le relatent bien cet état de fait dans les milieux élitistes. Un point important pour mieux appréhender le film. Tabou n'a rien d'un film de Samouraï : pas de grande épopée, de bataille sanglante. Le quotidien d'une compagnie de Samouraï y est montré avec une grande sobriété, proche de l'ascèse. Un style très zen avec même des intertitres (utilisés parfois avec une pointe d'humour), des images stylisées en autant de tableaux. Et pourtant, sous cette apparence de sérénité, c'est une tension dramatique soutenu, un véritable bouillonnement intérieur que nous suivons avec palpitation. Avec une telle distanciation, Oshima risquait de mettre en péril l'adhésion du spectateur occidental. Et même si quelques unes des références historiques nous échappe, ce n'est qu'une part infime du film et nous somme plongé dans cette atmosphère d'épure, proche de l'estampe, captivés par toutes les intrigues qui se nouent et se dénouent.. Car Tabou est un film d'intrigue. Les entraînements au combat eux-mêmes s'inscrivent dans cette logique. Une excellante idée de scénario : Sozaburo Kano révèle sa liaison avec son amant par sa seule incapacité à combattre avec lui en entraînement, multipliant les maladresses tel un véritable débutant, lui qui est d'habitude si doué. La compagnie est secouée par les rumeurs fondées sur des hypothèses. Nous même, spectateurs, ne somme jamais sûr que cette liaison ait jamais existé. Nous somme placés du point de vue des maîtres qui essayent de démasquer les rapports amoureux entre hommes pour mieux les maîtriser. Mais la passion échappe à tout pouvoir, elle déborde sans cesse des limites qu'on veut lui assigner. De là naît un mystère qui plane sur le personnage et sa vie secrète l'est réellement. De là découle aussi la grande pudeur du film puisque la liaison entre Sozaburo Kano et son amant n'est toujours que supposée. Tabou n'est pas l'Empire des sens. Mais cette pudeur est justifiée par le contexte et par le parti pris narratif. On saluera au passage la présence du remarquable Takeshi Kitano (Beat Takeshi) ainsi que la musique de Ryuichi Sakamoto. Il y a une véritable magie qui se dégage de Tabou et
qui vous marque longtemps.
>> Donnez votre avis sur les films Ce qu'en pensent les lecteurs d'Adventice : L'avis de Dominique (Paris, 20/05/2000) Je viens de voir le dernier film d'Oshima, "Tabou" qui relate l'arrivée d'un jeune Samouraï au sein d'une milice, dans le Japon des années 1860. Par sa beauté, ce jeune homme provoque passions et troubles au sein des autres membres de la milice. Ce film qui sera présenté en sélection officielle au Festival de Cannes, m'a plu pour plusieurs raisons. D'abord, Oshima invite les Japonais en crise d'identité à se regarder en face. Il se déroule au commencement de l'ère Meiji, au début de l'ouverture forcée du Japon sur le monde. Le pays adopte, sous la pression des Américains, les valeurs occidentales. Or les Samouraïs qui forment le sujet du film, sont opposés à cette ouverture. Ils appartiennent à un monde qui est en train de disparaître : le Japon des Samouraïs et leurs valeurs féodales (loyauté, exaltation de la virilité, du courage, du dévouement). Bien sûr, on peut dire que les valeurs du devoir et du sacrifice de soi pour le bien collectif (ou de l'entreprise) ont perduré dans le Japon moderne. Mais il se trouve que ce film sort à une période où le Japon connaît depuis bientôt 10 ans une crise profonde. Il est trop tôt pour savoir si ce pays est, comme en 1860, en mutation, mais il est clair qu'il remet en cause un certain nombre de ses valeurs. On a beaucoup écrit et parlé sur le penchant très prononcé d'Oshima pour aborder les tabous au cinéma. Or le Japon des Samouraïs est aussi le Japon où l'homosexualité n'était pas un "tabou" comme aujourd'hui. Avant l'arrivée des Occidentaux armés de leurs valeurs judéo-chrétiennes et bourgeoises, la culture homosexuelle se manifeste au grand jour au Japon, notamment parmi les Samouraïs, les moines et les acteurs. Et ce, depuis longtemps, comme en témoigne l'abondante littérature homosexuelle nipponne qui remonte au XIe siècle avec le Dit du Genji écrit par une femme, Murasaki, et qui culmine avec le Nanshoku Okagami de Saikaku (traduit par Le grand miroir de l'amour mâle) paru en 1687 et qui connut alors un immense succès. En revanche, on connaît la place négative que tient l'homosexualité dans les valeurs industrialo-bourgeoises occidentales du XIXe siècle. L'arrivée de ces valeurs au Japon a fait de l'homosexualité qui était vécue au grand jour et avec fierté, puisque cette forme d'amour était considérée dans le code de valeurs des Samouraïs comme une preuve de virilité, une pratique devenue clandestine jusqu'à pratiquement aujourd'hui. La culture homosexuelle, dans le Japon moderne, est assez discrète. Mishima, grand nostalgique du Japon d'avant l'ère Meiji, est une exception. Ce film est intéressant sur le plan historique et pour nous homosexuels. Il rappelle au monde combien sont relatives et changeantes les conceptions culturelles de la virilité et du "vrai" amour. À ce titre, les réactions que l'on peut lire ou entendre en France suite à la sortie de ce film, montrent que le tabou existe aussi dans nos pays occidentaux soit disant libérés (d'aucuns n'ont vu qu'une "allusion" à l'homosexualité, d'autres ont reproché au film son manque de chaleur et de désir, alors que l'homosexualité et le désir sont au cSur du film, j'ai même entendu sur Canal+ quelqu'un expliquer que les Samouraïs formaient des couples parce que le danger de leur vie de guerrier ne les prédisposait pas à fonder un foyer avec une femme. Comme si les soldats ne pouvaient pas tout simplement éprouver du désirs entre eux! Ces propos trahissent un malaise à la vue de ce film, car il véhicule des valeurs que notre société normalisatrice veut ignorer). Tabou m'a plu aussi pour sa poésie. Outre la beauté des images, l'idée même du film est belle : c'est un film sur l'amour et sur la mort. La mort est très présente et étroitement liée au désir et à l'amour. D'une part parce que le monde des Samouraïs et leurs valeurs, comme je l'ai dit, est en train de mourir, mais aussi parce que le jeune héros sème alternativement l'amour et la mort : il provoque indirectement des duels entre soldats, de mystérieux meurtres sont perpétrés, n'est il pas convié par le commandant de la milice à exécuter deux sentences de mort au début et à la fin du film dans une parfaite symétrie? Le personnage est troublant, d'abord par le désir qu'il inspire quasi systématiquement chez les autres Samouraïs, à tous les niveaux de la hiérarchie, mais aussi par son ambiguïté et les doutes qu'il provoque. Tous s'interrogent sur les motivations qui l'ont guidé à s'engager dans la milice. "Pour avoir le droit de tuer" répond le jeune Samouraï au visage féminin. Pour ces guerriers qui adoptent un code de conduite très sévère (le film rappelle que la transgression d'un certain nombre de règles conduit le fautif à se faire hara kiri) et qui sont constamment exposés au danger mortel des combats, la jeune recrue apparaît un peu comme l'ange de la mort. Mais le plus surprenant dans ce film qui traite de sujets graves, c'est qu'il s'agit d'une comédie! Ils nous font rire ces Samouraïs qui s'affolent comme des puces à la vue d'un jeune visage et qui voient leur sérénité perturbée, leur rigidité bousculée. Le film est plein d'ironie, comme le quiproquo autour du soldat chargé par le capitaine de conduire le jeune Samouraï dans un bordel afin qu'il cesse de perturber ses camarades, et dont le manège est interprété par le jeune en question comme une manSuvre de séduction. L'hétéro de service se retrouve dans la position embarrassante du séducteur déviant toujours obligé de se justifier. Le cinéaste ne fait-il pas preuve d'une grande ironie lorsqu'il dépeint des guerriers complètement obsédés par le corps du jeune Samouraï, qui en parlent entre eux constamment et sans gêne aucune, alors que le Japon contemporain se montre si discret au sujet de l'homosexualité? Oshima prend le parti de secouer un tabou avec le sourire.
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