Sortie le 28 avril

F. est un salaud
Un film de Marcel Gisler

Ne vous est-il jamais arrivé, en sortant du cinéma, dépité, de vous dire : "Mais quand est-ce qu'il sortira une simple histoire d'amour entre deux mecs (ou deux femmes) qui ne soit ni un film glauque ni une comédie pour bauf !". Une histoire qui nous ferait rêver d'amour, certes un peu comme un roman de gare, et c'est là toute la limite du genre. F. n'est pas ce film mais il aborde un point essentiel des rapports amoureux : cet inévitable déséquilibre des sentiments dans le couple, qui rend l'un esclave de l'autre. Cette logique que nous connaissons est poussée ici jusqu'à son paroxysme, celle du premier amour et de l'aliénation qu'il constitue.

Sur fond de décor années 70, cheveux longs et milieu rock underground, F. est une vision cruelle mais juste de la passion amoureuse que voue un adolescent (Beni) à sa star de rock favorite (Fögi). L'adolescent aime une image qu'il idolâtre. Comme tout adolescent immature, il se complaît dans un imaginaire qu'il croit être l'image de la réalité. Son besoin d'affection et sa peur de ne pas être aimé en retour finissent par engendrer l'agacement, voire la haine de Fögi, qui devient plaisir de dominer, seule issue à ce stade de la relation. Cette mise en scène de la dépendance affective dans un rapport amoureux est l'idée maîtresse du film.

Une lente progression nous entraîne vers une relation dominant-dominé jusqu'à la folie de Beni, refuge dans lequel il s'abandonne totalement, découvrant cette sensation d'absolue liberté qu'elle engendre. N'avoir plus d'amour propre à défendre. Se laisser aller. Devenir le chien de son maître. Cette folie est parfaitement traduite à l'image par une mise en scène inspirée et onirique. Ce ne sont que quelques moments du film mais leur importance justifie d'autant plus cet effort particulier.

Ce rapport sado-maso n'a rien de sordide. Il constitue plutôt une transition nécessaire dans la relation exacerbée du couple, vers un équilibre des sentiments et une vraie réciprocité. Car les rapports s'inversent et l'image que l'on a de l'un et de l'autre n'est plus aussi claire et définie, les pistes se brouillent, et les deux protagonistes révèlent leur complexité et leurs contradictions.

Seul ombre au tableau est la trop lente progression du début ou l'on attend la suite des événements pendant un bon tiers du film. L'évolution des deux personnages se doit d'être lente pour donner plus de poids à la suite, certes. Mais toute cette première partie manque d'une atmosphère soutenue, d'une tension dramatique, que la suite possède réellement. Le jeu approximatif de l'ensemble des seconds rôles y est pour beaucoup. Il crée une distanciation pas très heureuse. Le couple Beni-Fögi, lui, s'en tire bien, et c'est malgré tout l'essentiel.

Le film prend corps dès qu'il devient huit clos. Quelques moments de pure émotion, sans aucun pathos, entre Beni et Fögi, nous laissent cloué sur notre siège. Certes l'amour entre mecs est encore une fois synonyme d'instabilité et de marginalité, pratiqué chez des "voyous" qui s'adonnent notamment à la drogue. Mais ce mode de vie est associé ici plutôt à une époque et à un certain milieu, celui du rock. F. n'est pas la limpide histoire d'amour gay dont o n pourrait rêver mais sa force vaut le déplacement.

Gabriel de MONTEYNARD, 15/04/98.

________________________________________________________________

F. est un salaud
Franco-suisse (1h32). Réalisation : Marcel GISLER, Scénario : Marcel GISLER et Rudolf NADLER d'après le roman de Martin FRANK, Adaptation française : Santiago AMIGORENA, Production : VEGA FILMS (Zurich), ARENA FILMS et AVVENTURA FILMS (Paris), Télévision Suisse DRS, avec la participation de CANAL +, coproduction : Westdeutscher Rundfunk (Cologne), Teleclub (Zurich), Distributeur : Pierre Grise Distribution.