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Tiresia
Transposition sombre et magnétique d'un mythe grec
De nombreux récits couraient en Grèce autour de Tirésias, le devin thébain qui fut homme et femme.
Jeune homme, il découvrit deux serpents entrelacés. Les frappant de son bâton, il tua la femelle et se trouva aussitôt métamorphosé en femme. Sept ans plus tard, la scène se reproduisit : tuant, cette fois, le mâle, il redevint aussitôt homme.
Zeus et Héra se disputaient un jour pour savoir qui, de l’homme ou de la femme, éprouvait le plus de plaisir en amour. Héra reprochait à Zeus ses nombreuses infidélités ; celui-ci cherchait à se justifier en affirmant que le plaisir de la femme était plus intense. Ils prirent Tirésias comme arbitre en raison de sa double expérience : celui-ci répondit que la femme éprouvait neuf fois plus de plaisir que l’homme… Furieuse, Héra frappa Tirésias de cécité ; Zeus lui accorda en compensation le don de prophétie.
Tiresia, transsexuel brésilien, se prostitue au bois de Boulogne. Un homme, Terranova (Laurent Lucas), l’enlève. Il la séquestre dans une maison isolée pour l’observer, profiter de sa beauté – tout en demeurant incapable de la toucher, pétrifié de fascination.
Il la regarde comme elle se regarde elle-même : un monstre, mi-homme, mi-femme, qui, privé d’hormones, reprend peu à peu son allure originelle : sa barbe pousse, sa poitrine perd en volume - au grand désarroi de Terranova, qui tourne en rond…
Pour pouvoir la relâcher sans courir le risque qu’elle le retrouve un jour, Terranova lui crève finalement les yeux et l’abandonne sur un talus au milieu d’une forêt.
Défiguré/transfiguré, Tiresia, revenu à une apparence masculine ("de toute manière je ne peux plus me voir, alors c’est pas grave"), est recueilli par une jeune femme au regard sombre.
Il se met à avoir des visions, fait prévenir les gens des dangers qui les attendent. On vient le consulter de loin.
C’est un phénomène.
De son don de prophétie découlent beaucoup de questions : Tiresia a-t-il le droit de prédire ce qui va se passer ? Quelles responsabilités découlent de cette faculté ? Quels riques ?…
Un curé, le père François (de nouveau Laurent Lucas), lui rend visite, l’interroge. Les deux hommes dialoguent. Sans doute cette deuxième partie du film est-elle un peu trop bavarde, comme la première était trop lente. Sans doute aussi le choix de Bertrand Bonello de faire interpréter les rôles de Terranova et du père François par un même acteur était-il risqué : outre l’habillement, seule une barbe de trois jours les différencie – le spectateur non averti risque de penser qu’il s’agit du même personnage.
La séquence où Terranova crève les yeux de Tiresia a laissé le spectateur sous le choc. Elle a entièrement réorienté l'intrigue, mettant une fin brutale au huis-clos entre ces deux personnages ; mais le film s'enlise par la suite dans des considérations mystiques quelque peu décousues.
Malgré tout, le visage de Tiresia, lisse, pur, asexué, au milieu duquel roulent des yeux blanchâtres, est d’une force symbolique fascinante. Androgyne, médium, bouc émissaire, il semble contenir une bonne part des secrets de l'univers - qui plus est, à son coeur, à son corps défendant : il subit son sort, avec une simplicité, une dignité confondantes.
C'est tout, c'est poétique, c'est ineffable - c'est un très beau moment de cinéma.
Arnaud Claes
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